René Belletto: L'Enfer

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CHAPITRE 1

J'entrepris d'écrire, à l'intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais en-fin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre. Explications, remerciements, pardon sollicité, je t'embrasse et je t'aime, Michel.
Deux feuillets et quart d'un discours et d'une écriture d'outre-tombe, mais assez soutenus, allants, compacts, quasi allegro à leur façon, au début j'eus un peu envie de pleurer, au milieu beaucoup, je faillis poser mon front sur mes bras repliés et m'abandonner à des sanglots, de ceux qui font trépider l'abdomen et l'endolorissent. A la fin, soulagé peut-être, et absorbé par mon effort d'expression écrite, plus du tout, au point même de cracher avec une certaine verve par la fenêtre ouverte après avoir léché l'enveloppe et le timbre, ce dont j'ai horreur, lé-cher la colle.
J'étais certain de ne pas avoir de timbre. Néanmoins, j'avais cherché longtemps, long-temps, trop longtemps, oubliant presque pourquoi je cherchais, ce que je cherchais, et, mira-cle, j'en avais découvert un, sale, fripé, comme apeuré au fond de la poche arrière gauche d'un pantalon, là où je ne mets jamais de timbres, et où il devait se morfondre depuis des semaines, sinon des mois.
Madame Liliane Termes, 21, chemin du Regard, 69100 Villeurbanne. Je crachotai en-core, mais il n'y eut que le bruit et la grimace. Pas de matière salivaire. Il faisait trop chaud et desséché.
J'avais soif. Je fis glisser l'enveloppe au milieu de la table, le plus au milieu possible, au centimètre près. J'y mis le temps nécessaire. Puis j'empoignai les rebords de la table, à droite et à gauche, bras tendus, et demeurai ainsi quelques instants, dans une attitude de maître du monde.
Je me levai soudain. Une goutte de sueur vola. La chaise ripa, manqua tomber, ne tomba pas.
J'allai me pencher à la fenêtre, pratiquement murée. On aurait pu atteindre le mur aveugle et lépreux d'en face avec un crayon neuf. Nulle fraîcheur. L'air sans mouvement, ici moins qu'ail-leurs, étouffait.
A la cuisine, je bus de l'eau. A la salle de bains, je m'aspergeai le visage. Aux toilettes, j'urinai à grand fracas. La chasse fut à peine plus bruyante. Il est vrai qu'elle marchait mal. Je constatai une fois de plus que ma chair était douloureuse. Quand j'urinais à grand fracas, ou quand je fermais très fort les paupières, ou me heurtais de l'épaule ou d'autre chose à un chambranle de porte ou ailleurs ou me pinçais par exemple l'avant-bras ou la peau du ventre, je sentais ma chair brûlante et fragile, comme en cas de fièvre de cheval. Peut-être avais-je la fièvre ? Non, je ne croyais pas. L'infinie chaleur de la saison, les insomnies qui me harce-laient, mon alimentation capricieuse et le triste état de mon âme expliquaient de reste cette impression de fièvre de cheval.
Je revins prendre la lettre, m'entroupai dans le fil du téléphone, traversai le hall, passai dans la pièce de devant où je m'entroupai encore dans le fil du téléphone, car il y avait deux postes téléphoniques dans l'appartement, vestige de l'époque où deux personnes étrangères l'une à l'autre vivaient là, l'une dans la pièce de devant, l'autre dans la pièce de derrière, et avaient décidé un beau jour je suppose d'accroître leur indépendance par cette installation. Je faillis choir, et arracher le fil du téléphone pour apaiser une hargne soudaine. J'étais comme prêt au combat. Puis je repris aussi soudainement mes façons somnambuliques. Ces deux téléphones ne servaient qu'à m'énerver. Ils sonnaient en même temps. Double bruit, donc. Et je m'entroupais dans les fils.
Il est vrai qu'ils ne sonnaient jamais. Sauf quand ma mère appelait, mais c'était surtout moi qui l'appelais. Et son téléphone était en panne. Impossible de l'appeler.
Je rangeai la lettre cachetée et timbrée (j'avais trouvé un timbre ! J'étais encore sous le coup de la stupéfaction) dans le tiroir inférieur d'une commode passée au brou de noix par celle qui fut longtemps ma compagne dans ces murs et qui, lassée de mon être et de mes ma-nières d'être, être et manières d'être qui auraient lassé et fait trépigner une statue de pierre, avait fui un matin vers d'autres cieux. Un après-midi, à vrai dire. Autour des quatre heures. En hiver. Je rangeai la lettre parmi divers objets, une trousse à crayons en plastique à la fermeture Éclair défectueuse (on ne pouvait plus ni la fermer ni l'ouvrir), un tube de colle séchée et dur-cie, un lance-pierres fabriqué par moi du temps de ma jeunesse, un jeu de cartes truqué, un pistolet à amorces, une tonne de lettres privées ou administratives dont les expéditeurs atten-daient ma réponse depuis des myriades de décades, un diapason (laaaaaa) aux branches à section carrée, remballage et la notice explicative de mon réveil à quartz qui n'avait ni avancé ni retardé d'une seconde depuis un an, ma vétusté et détraquée petite machine à écrire, un rouleau d'amorces rosés, quatre porte-clés, une poignée de ces bouts de feutre qu'on met sous les chaises pour éviter d'importuner la moitié de la ville quand on les racle avec rage pour une raison ou pour une autre sur le sol carrelé d'une cuisine, une copie du pauvre testament de Liliane, un cendrier en aluminium qui devait peser trois grammes, un exemplaire jaunâtre de mon livre les Fugues de Bach, et un tube d'Alymil 1000, Laboratoires pharmaceutiques Dio-blaniz, LPD, cinq comprimés absorbés à une minute d'intervalle vous endormaient leur homme pour l'éternité, si mes renseignements étaient bons. Or ils étaient excellents.
Excellents.
J'ouvris la porte-fenêtre. 1er août. La rue de la République était déserte. Lyon s'était vidé en un jour et une nuit. Personne. J'aurais pu me croire seul au monde.
Je fis un pas sur le balcon. On ne pouvait d'ailleurs guère en faire plus. Avait-on même le droit de parler de balcon ? Une petite avancée de rien, un semblant de balcon. A gauche, un peu de terre, venue on ne sait d'où. Sur cette terre avaient fini par pousser trois brins d'herbe pour l'heure roussis. Rien de commun avec les vastes étendues naturelles qui existent, telles que plaines et plateaux. Pourtant, sur cette petite surface de ciment, contre ces barreaux rouilles, on voyait mieux le monde que d'une simple fenêtre, si d'aventure l'envie prenait de le voir.
Je restai une vingtaine de secondes sur le semblant de balcon, tournant la tête de tous côtés et roulant des yeux comme un chien fautif. Nulle présence humaine dans l'artère piétonne jusqu'à l'Opéra. Nulle non plus côté place de la République toute proche.
A quelques mètres près, je devais habiter le centre exact de la ville, dans le quartier de l'Hôtel-Dieu, hôpital où j'avais vu le jour trente-six ans plus tôt.
Le ruissellement de la fontaine sur la place suscitait des rêves de fraîcheur et de légèreté. Hélas, la chaleur effroyable, cette chaleur malsaine, meurtrière des villes en climat continental, qui battait tous records cet été-là à Lyon, n'en accablait que plus, une chaleur à mourir, soixante-dix degrés à l'ombre au bas mot. En plein soleil, impossible de savoir, personne n'aurait eu le courage d'aller déposer un thermomètre en plein soleil, ni à coup sûr d'en revenir. Et les thermomètres eux-mêmes regagnaient l'ombre en couinant.
Le ciel éblouissait où qu'on le regardât. Quant au soleil ! Que Dieu nous délivre du soleil, me dis-je en rentrant, fermant la porte-fenêtre, tirant l'épais rideau de velours sombre, que Dieu nous délivre du soleil ! Ma chemise blanche déjà trempée s'était trempée doublement. Il s'ensuivait quand je faisais certains mouvements des bruits clapotants et visqueux, ténus, mais bel et bien clapotants et visqueux.
J'ôtai l'habit et le trempai dans une cuvette à la salle de bains, avec beaucoup trop de lessive, je contrôlai mal le débit de la poudre bleutée hors du paquet trop et mal ouvert, déchiqueté par mes doigts fébriles.
Retour à la pièce de devant. Ma vie était faite pour une part notable de ces petits trajets dans l'appartement. On trouve toujours une raison d'aller d'une pièce à l'autre. Je ne m'ennuyais pas vraiment. Ce n'était pas vraiment de l'ennui.
J'ôtai aussi mon pantalon en jean blanc pour être plus à l'aise et me laissai choir dans le canapé où je demeurai sans bouger plusieurs heures je crois, les livres tapissant le mur en face étaient noirs de poussière, je les regardai longtemps, longtemps aussi le portrait de Jean-Sébastien Bach agrandi en poster, fixé par de multiples morceaux de scotch tout jaunes à gauche de la porte de communication, souvent un morceau de scotch se décollait avec un bruit d'explosion, ténu mais d'explosion, tsplokh 1 Quelqu'un de soigneux et sûr de vivre en aurait remis un neuf à chaque fois, arrivant très vite à un renouvellement complet, ou même les aurait tous changés d'un coup, la sécheresse de l'un indiquant plus ou moins la sécheresse de tous, moi non, quand trop de morceaux de scotch rebelles froufroutaient à mon passage, je les matais de vigoureuses pressions du pouce, et allez donc, ça tiendrait bien encore quelques heures !
Et ça tenait. C'était le principal. L'affiche restait en place. Le portrait représentait Bach peint par Haussmann en 1746. Le visage marque une sorte d'effort. Les yeux surtout, mais aussi les plis autour de la bouche. Tout le visage. C'est que Bach ne voit plus guère. Peut-être à peine le peintre qui fixe pour toujours la sensualité anxieuse de sa physionomie cette année-là, j'eus presque envie d'écouter un peu de musique, cinq jours que je n'avais pas écouté un peu de musique, un exploit, mais me lever, aller à la commode, enfoncer une cassette dans le petit appareil Saba, manipuler des boutons, non, pas maintenant, plus tard, dans ma position de plus en plus avachie la sueur s'accumulait sur mon ventre nu, parfois j'y posais la main, bien à plat, doigts écartés, j'appuyais, je faisais glisser, sans peine malgré la pression, jusqu'à l'os de la hanche, je recommençais, tant de liquidité vaguement poisseuse troublait malgré soi, au point à un moment que je ressentis un frémissement du membre viril, un léger allongement et durcis-sement, un picotement de l'extrémité, extrémité qui même parvint à franchir le barrage élastique du slip et à faire une apparition prudente, mais si peu remarquée qu'elle n'insista pas et regagna dans la seconde sa tanière obscure, touffue et moite, et je me remis à penser à autre chose, c'est-à-dire à rien et à tout.
Je frottai ou fis semblant de frotter ma chemise aux aisselles, la tordis sans ménagement, retendis. Je la trouvai impeccable. Rien d'étonnant. La quantité de lessive que j'avais précipitée dans la cuvette aurait blanchi une charrette d'anthracite. Et je salis peu. J'ai longtemps cru que je salissais peu. Assez tard dans ma vie, des gens m'avaient fait remarquer, agacés parfois, que je salissais comme tout le monde. Peut-être. Sûrement. N'empêche. J'ai peine à le croire. Il m'arrive encore de trouver mes habits sales propres.
Dans un quart d'heure, une demi-heure au plus, elle serait sèche. Je tirai la porte de mon réfrigérateur délabré. En ruine. Miracle, elle s'ouvrit. Le réfrigérateur contenait en tout et pour tout deux bières. J'en empoignai une. Le moteur de l'engin, accablé lui aussi par la chaleur, s'épuisait en un vacarme grasseyant et irrégulier de mauvais augure.
La rage impuissante de l'agonie.
Je pris mon élan, un véritable élan, pour refermer la porte à toute volée, comme si je voulais expédier tant de vieillerie hors des limites de la ville. Elle se ferma, se tint fermée, bravo. Pour fermer, c'était simple. Il fallait faire preuve, selon son tempérament ou l'humeur du moment, soit d'une délicatesse angélique - flooop,. fermée -, soit d'une brutalité géologique, toute solution intermédiaire échouait sans remède. Il suffisait de le savoir. L'ouverture en revanche échappait à la prévision raisonnée. Pas de règle. Tout était possible. Une traction normale, ou anormalement faible ou forte, pouvait être efficace ou non : te refus total n'était pas à exclure. C'était le pire. On traînait alors le réfrigérateur par la poignée à travers l'appartement comme une sale bête en arrachant l'électricité derrière et une partie du mur autour de la prise, rien à faire, la porte restait soudée au corps de l'objet. Mais dix minutes plus tard, un simple effleurement et elle s'ouvrait largement, franchement, avec un profond soupir, comme soulagée elle-même, ou encore, c'était possible, avec mille réticences, émettant un intolérable grincement aigu et ironique, prête semblait-il à se refermer d'un coup haineux.
Il arrivait même qu'elle s'ouvrît seule, sans raison, par bravade. Je la refermais alors d'une ruade dont la puissance déjà considérable était centuplée par un esprit de vengeance certain.
La bouteille de bière était à peine fraîche à ma paume.
J'écoutai, enfin, un peu de musique. J'écoutai la cantate n° 82 de Bach, pour la Fête de la Purification, me hâtant d'avaler la bière à peine fraîche à ma paume avant qu'elle ne fût trop brûlante à ma gorge. Jadis, cette cantate m'émouvait parce que la voix de basse dit des choses comme : fermez-vous, yeux fatigués, endormez-vous, fermez-vous dans une douce béatitude, je me réjouis de ma mort, ah ! si seulement j'avais déjà trouvé la mort 1 et moi-même sou-vent j'avais envie de fermer mes yeux fatigués, j'écoutai et je fus encore ému, un peu de l'émotion de jadis parvint à m'irriter.
L'affiche était à ma hauteur. Je fis un pas machinal pour me mettre dans l'axe du regard de Bach, je le regardai mais lui ne me regardait pas, et ne me regarderait jamais. Quatre ans plus tard, dans les derniers jours de mars 1750, un oculiste itinérant, John Taylor, tenta deux opérations sur Bach. Bach en mourut quatre mois après (et non six, comme l'écrit Forkel, qui a repris beaucoup d'erreurs du nécrologue de 1754). Bach n'est d'ailleurs pas le seul patient que les pratiques de Taylor menèrent au tombeau sans délai. Une opération ophtalmologique en 1750 ! Fut un temps où j'ignorais même que cela se pratiquât. Je croyais qu'en matière d'opération ophtalmologique, en 1750, on se bornait à faire sauter au couteau l'œil atteint avant de désinfecter la plaie au fer rouge. Non. Taylor par exemple traitait la cataracte, à la suite de quoi certes les malades aveuglés pour de bon mouraient en quelques jours de souf-frances inhumaines, mais enfin on tentait ce genre d'intervention.
Que le sommeil vous ferme, paupières fatiguées !


Les maisons devinrent plus rares. Numéro 43. La propriété des Dioblaniz était une ancienne ferme remise à neuf, plusieurs bâtiments disposés en rectangle autour d'une cour intérieure qu'on voyait de la route, à travers les barreaux d'une grille. Ce rectangle était pris dans le rectangle plus vaste d'un terrain clos de hauts murs.
Sans doute parce que je connaissais les Dioblaniz et savais qu'ils étaient boliviens et entourés de Boliviens, cette ferme bien lyonnaise de la grande banlieue m'apparut dans le jour finissant comme un morceau d'ailleurs greffé sur le sol lyonnais.
Je dépassai le 43, m'arrêtai une centaine de mètres plus loin, la voiture collée au mur d'enceinte. Je grimpai sur le toit de la voiture. Je me dressai sur la pointe des pieds. Je regar-dai. Personne. Des arbres fruitiers, de hautes herbes. A droite, la masse sombre d'une aile du bâtiment, percée de peu de fenêtres.
Je continuai en voiture jusqu'au bout du terrain, le plus loin possible de la maison. Je grimpai sur la voiture, puis sur le mur. Toujours personne. Je me suspendis par les mains, sautai, trois mètres et quelques moins mon mètre quatre-vingt-deux. Je me fis un peu mal au derrière (après que mes pieds eurent touché le sol, je retombai assis sur un caillou pointu qui manqua me pénétrer le fondement) et un peu au ventre, un élancement à l'endroit de ma bles-sure.
L'arme lyonnaise de Léonard Lichem était restée dans la poche de mon blouson, chargée d'une balle. Je n'eus pas à m'en servir. Tout se passa avec une atroce facilité. L'horreur et l'atrocité ne se dissimulaient plus, mais s'offraient à moi.
Je me dirigeai vers la maison en rasant le mur, tantôt plié en deux le cou à angle droit avec le torse, tantôt, quand le torticolis menaçait, jambes fléchies les genoux écartés à la manière des clowns et des |anormaux. Puis je longeai l'aile du bâti-ment percée de peu |de fenêtres, deux seulement me semblait-il au rez-de-chaussée.
Mais je n'eus pas besoin d'atteindre une fenêtre, au prix d'un danger certain. Je décou-vris très vite à mes pieds un soupirail rond, un œil-de-bœuf au ras du sol divisé en quatre parties semblables par une croix de bois. Je brisai la vitre d'une de ces parties, la plus proche du système d'ouverture, à l'aide d'une pierre dont j'émoussai la bruyante dureté en l'enrou-lant dans mon blouson. Peu de verre tomba à l'intérieur. Donc peu de bruit. Le reste du verre s'était fendu selon des figures capricieuses que j'ôtai une à une avec précaution, jusqu'à ce que je pusse glisser la main et faire jouer l'ouverture. Je remis mon blouson noir. Je me fau-filai. Je dégringolai dans une sorte de cave, propre, où étaient entreposés des malles en osier et en métal et des tonnelets. J'ouvris sans difficulté la porte de cette cave. Je me trouvai dans un couloir blanc éclairé au néon, et climatisé, un froid excessif vous saisissait. J'avançai. Le couloir débouchait dans un autre couloir. A gauche et à droite du nouveau couloir, des por-tes, à quatre mètres environ. Fermées à clé ? Oui, une clé joua dans la serrure de la porte de gauche...
Je retournai précipitamment me coller dos à la cave, revolver braqué. Un homme passa, petit, foncé de peau, vêtu d'une blouse blanche. Je l'entendis ouvrir la porte de droite. Ne pas la refermer à clé, la claquer seulement.
J'attendis quelques instants, puis je marchai sur ses traces. Des trous grillagés au pla-fond puisaient par rafales un air glacial. Je grelottais. Je m'approchai de la porte de droite, non refermée à clé, j'en étais sûr. J'ouvris doucement, mais d'un coup.
Personne dans la grande pièce circulaire où je fis alors un pas, arme de Lichem à la main.
Trois portes y donnaient, percées d'une sorte de hublot semblable à ceux des avions et des bateaux. Je m'approchai de la première. Je regardai. Je vis une salle d'opération. Personne à l'intérieur. Une salle d'opération !

Néon, blancheur et froid. J'eus presque le réflexe stupide de remonter la fermeture Éclair de mon blouson. Une clinique souterraine... Mon idée folle faisait des cabrioles de vitalité. La deuxième salle était une simple annexe de la première. Celle où le chirurgien se prépare et revient l'opération terminée.
Toujours personne.
C'est dans la troisième pièce, confortable, bien aménagée, un modèle de chambre de ma-lade, que s'ébattaient à leur aise la Folie, l'Horreur et l'Aberration.
Deux enfants étaient assis dans des lits jumeaux.
Simon de Klef et un autre enfant. Jésus Dioblaniz...
Au-dessus de leurs lits, accroché au mur, un tableau de Phil Dreux, une foule, burlesque et menaçante, d'épluchures collées.
L'homme en blanc des couloirs blancs me tournait le dos. Il achevait de défaire une bande de gaze enroulée autour de la tête de Simon et qui lui cachait les yeux.
La bande fut défaite.
L'homme enleva alors avec délicatesse les deux pansements posés chacun sur un œil de l'enfant.
La plus grande horreur, à laquelle j'assistais, était lente, silencieuse, douce. Elle ne forçait pas l'attention par un déchaînement de frénésies sans pareilles. Non, il fallait se convaincre de sa présence, il fallait se dire : c'est bien cela que je vois, c'est bien cela qui est ! Pour cette raison, le hurlement qui vous était arraché avait tout loisir d'être grossi, grandi, multiplié, dé-naturé par le travail impitoyable de la pensée. Mais ce hurlement, je devais en réprimer l'émission, et il me meurtrit l'intérieur de l'être d'une blessure mortelle, et qui le resterait toujours.
Simon de Klef n'avait plus d'yeux.
L'adorable, le bel enfant brun aux cheveux lisses, le petit ami complice et tourmenté de quelques étranges instants de ma vie, frère de Michèle de Klef et fils du mort vivant Simon de Klef auquel nul secret jamais ne serait arraché, et, ainsi me disais-je, le deuxième fils adoptif de Liliane Termes, l'enfant n'avait plus d'yeux. La bande défaite, les pansements ôtés, il exhiba des orbites creuses et rougies. Il tournait machinalement la manivelle d'une boîte à musique que je ne pouvais entendre. Il portait un joli pyjama, semblable à celui de Jésus. Une table était couverte de gâteaux et de boissons que les enfants aiment. Jésus Dioblaniz, garçonnet du même âge, exhibait, lui, des yeux qui voyaient. Peu sans doute, mal, de près seulement, son regard - mauvais - se posa sur moi - je ne songeai même pas à m'écarter du hublot - sans s'arrêter, sans rien manifester, mais ses mouvements de tête attentifs vers son compagnon sacrifié, vers l'homme en blanc, sa manière d'approcher de ses yeux fixes et hagards, où apparaissaient et disparaissaient, erraient de mauvaises lueurs, l'un ou l'autre des jouets posés sur son lit - ses gestes, ses attitudes étaient à n'en pas douter d'un être qui voyait les choses !
L'homme en blanc abaissait et soulevait les paupières de Simon. Puis il lui tapota la joue.
Je m'écartai.
Perfecto Jinez avait-il été assassiné déjà par quelque sibire des Dioblaniz, ou avait-on en-core besoin de ses services uniques ? Selon mon idée, assassiné déjà. Peu de temps après avoir été enlevé - par Lichem ? Selon moi, par quelqu'un d'autre, dans cette histoire montée comme un mécanisme labyrinthique où chacun savait peu et parcourait seul son petit bout de chemin -,peu de temps après avoir été enlevé, disais-je, et contraint à l'épouvantable greffe, sous d'épouvantables pressions...
Folie, Horreur, Aberration !
Je repartis par où j'étais venu.
La chaleur me coupa le souffle.
Je crus que je resterais prisonnier de la maudite propriété, tant le maudit mur offrait peu de saillies aptes à favoriser mon ascension. Et, cette fois, je me fis très mal. Après une esca-lade pénible, mes pieds glissèrent sur leurs prises insuffisantes, et ma main gauche resta agrippée au haut du mur, retenant tout mon corps. Je crus qu'on me coupait les doigts. Malgré la souffrance, je me hissai de quelques centimètres à l'aide du seul bras gauche et parvins à m'accrocher aussi de la main droite.
Je franchis le mur. Mais je m'étais tordu et entaillé l'index gauche, qui saignait.
Je fonçai impasse du Point-du-Jour.
II faisait presque sombre. Comme la veille, Michèle de Klef posa son livre, jeta sa cigarette et vint à ma rencontre. Je ne mi laissai pas le temps de m'interroger sur mon doigt ensanglanté ni sur ma mine grisâtre de momie plusieurs jours après le déroulement des bandelettes. - Je vais appeler la police. J'ai retrouvé Simon. Hélas... Je lui avais dit que je retrouverais Simon, je l'avais retrouvé ! Je lui racontai.
Elle se précipita dans la maison en pleurant. Je Ha suivis. Je composai le numéro de la police rue Vauban. Je dis, parlant vite : Écoutez-moi bien et notez, Simon de Klef, dix ans, a été enlevé. Il est retenu chez Hector et Isabelle Dioblaniz, 43, route de Lyon, à Rillieux-la-Pape, dans un sous-sol aménagé en clinique, aile gauche du bâtiment. Méfiez-vous, vous aurez af-faire à des fous. Dès que vous aurez l'enfant, prévenez sa sœur Michèle de Klef, 812.53.47. Vous trouverez peut-être également Perfecto Jinez, l'ophtalmologue. Et je raccrochai, malgré les douze mille questions qui me furent posées entre le moment où j'éloignai l'appareil de mon oreille et celui où je le posai sur son support, clic-clac.
Et nous attendîmes, Michèle et moi, deux heures. Je désinfectai et bandai mon doigt. Mi-chèle fuma un paquet de cigarettes. Pendant ces deux heures, je ne lui vis les lèvres qu'amin-cies, rentrées, qu'elle fumât ou rongeât ses ongles. Le téléphone sonna. Elle décrocha. Les Dioblaniz et quelques autres personnes avaient été arrêtés. Simon avait été transporté à la polyclinique de Rillieux.
(...12 pages....)

Le téléphone constitua presque mon seul lien avec le monde. Michèle de Klef, Anne Miller et Isabel de Tuermas m'appelèrent. Michèle renonçait à l'enregistrement de son disque Grana-dos. Plus tard peut-être. Elle en était soulagée soulagée. Les Dioblaniz, me dit-elle, se bu-taient dans leur silence Ils seraient condamnés à vie. L'enquête n'aboutira sans doute jamais. Mais peu importait maintenant.
Jésus Dioblaniz voyait.
Simon, enfant sur qui la grâce s'était atrocement apesantie, persistait dans son état paisible de mort vivant. Aucun changement, aucune amélioration Elle-même résistait au désespoir et at-tendait le moment béni de me revoir. Bientôt ? Bientôt, lui disais-je.
Je l'entendais fumer, souffler la fumée dans le téléphone.
Isabel était heureuse de son retour à la terre natale, et serait plus heureuse encore le jour où elle recevrait ma visite. Est-ce que j'y songeais ? songeais, lui disais-je.
Anne se remettait de ses fatigues. Elle composait un nouveau morceau pour le violon. L'idée de me le faire écouter l'emplissait de joie. En septembre ? En septembre, lui disais-je.
Un jour, je découvris qu'une simple feuille papier glissée dans la porte du réfrigérateur en rendait aisées l'ouverture et la fermeture. J'allai une fois sur la tombe de Liliane, de fois à Carrefour-Vénissieux pour des courses de nourriture et trois fois prendre un coca-cola au bar rougeâtre des Archers, dans le fracas du juke-box, de ses paso doble et de ses chansons d'amour simples et désespérantes, qui couvrait les fracas du frère du patron, son remplaçant, fantôme abandonné par son épouse, le malheu-reux avait décidé de suivre un nouveau traitement en septembre. Peut-être, me confia-t-il un soir, avait-il capitulé trop vite devant la maladie. Je vivais en reclus. Je tapais sur ma machine à écrire à longueur de journée (ce qui re-tarda notablement la guérison de mon index gauche) sans que nulle image s'interposât entre mon regard et le papier.
Septembre approcha. Bientôt le retour des foules, les trains bondés, les bateaux, les avions, les automobiles. Des grappes de six personnes accrochées au même vélo. De six chiens à la même laisse. De nombreux paniers dans le même œuf, je me souvins de...
La fraîcheur naissante de l'automne.
Mes multiples projets. Ce qu'il adviendrait. J'allais revoir Anne, Michèle, Isabel. J'allais hériter, changer de maison, faire extraire la balle de Lichem, envoyer mon livre, mes livres, le présent et le passé, à Smikel and Keyelgod, gagner des mille et des cents, commencer une vé-ritable carrière de pianiste. Maître du monde, grâce aux événements de ce mois d'août !
Pourtant, ce qui avait été et qui devait être ayant été, et vivant reclus dans mon intimité dactylographique avec Rainer von Gottardt, je craignis soudain que ma vie, tout entière figure - pour user encore de l'image derrière laquelle je m'étais abrité lorsque j'avais refusé l'offre du Maître de partager son toit, et derrière laquelle peureusement je m'abritai encore - je craignis que ma vie tout entière image ne devînt tout entière fond imperceptible avec lequel je me confondrais tout entier, avant que nul des projets énumérés ne s'y inscrivît !
Je ne mourrais pas, je l'avais su la fameuse nuit de ma mort. Mais, le 31 août au soir, le livre achevé et rangé dans le tiroir du bas de la commode noircie au brou de noix par la personne qui avait été ma compagne, ne l'était plus et ne le serait jamais plus, le 31 août au soir, debout et suant sur mon semblant de balcon, l'index gauche encore douloureux, et loin d'être guéri, je me trouvai seul dans Lyon désert. Parce que ce 31 août tombait un samedi et que les foules ne rentreraient que le lendemain diman-che ? Peut-être.
Peut-être aussi septembre ne viendrait jamais. Cet animal de soleil, vainqueur et vaincu, semblait s'être endormi dans sa plus grande ardeur. Et une menace toujours présente en moi et hors de moi, mais désormais sans contenu, semblait tarir l'écoulement du temps.
Oui, la vie peut-être allait se dérober, et demain ne jamais venir. Et ce mois d'août passé, ce que j'avais vécu, sombrer alors dans le châtiment de l'oubli, quelque part, nulle part, comme une lettre écrite et jamais envoyée.
Maître absolu, je me trouvais seul dans ma ville déserte.
Je ne savais pas.