J'entrepris d'écrire, à l'intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais en-fin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre.
Explications, remerciements, pardon sollicité, je t'embrasse et je t'aime, Michel.
Deux feuillets et quart d'un discours et d'une écriture d'outre-tombe, mais assez soutenus, allants, compacts, quasi allegro à leur façon, au début j'eus un peu envie de pleurer, au milieu beaucoup, je faillis poser mon front sur mes bras repliés et m'abandonner à des sanglots, de ceux qui font trépider l'abdomen et l'endolorissent. A la fin, soulagé peut-être, et absorbé par mon effort d'expression écrite, plus du tout, au point même de cracher avec une certaine verve par la fenêtre ouverte après avoir léché l'enveloppe et le timbre, ce dont j'ai horreur, lé-cher la colle.
J'étais certain de ne pas avoir de timbre. Néanmoins, j'avais cherché longtemps, long-temps, trop longtemps, oubliant presque pourquoi je cherchais, ce que je cherchais, et, mira-cle, j'en avais découvert un, sale, fripé, comme apeuré au fond de la poche arrière gauche d'un pantalon, là où je ne mets jamais de timbres, et où il devait se morfondre depuis des semaines, sinon des mois.
Madame Liliane Termes, 21, chemin du Regard, 69100 Villeurbanne. Je crachotai en-core, mais il n'y eut que le bruit et la grimace. Pas de matière salivaire. Il faisait trop chaud et desséché.
J'avais soif. Je fis glisser l'enveloppe au milieu de la table, le plus au milieu possible, au centimètre près. J'y mis le temps nécessaire. Puis j'empoignai les rebords de la table, à droite et à gauche, bras tendus, et demeurai ainsi quelques instants, dans une attitude de maître du monde.
Je me levai soudain. Une goutte de sueur vola. La chaise ripa, manqua tomber, ne tomba pas.
J'allai me pencher à la fenêtre, pratiquement murée. On aurait pu atteindre le mur aveugle et lépreux d'en face avec un crayon neuf. Nulle fraîcheur. L'air sans mouvement, ici moins qu'ail-leurs, étouffait.
A la cuisine, je bus de l'eau. A la salle de bains, je m'aspergeai le visage. Aux toilettes, j'urinai à grand fracas. La chasse fut à peine plus bruyante. Il est vrai qu'elle marchait mal. Je constatai une fois de plus que ma chair était douloureuse. Quand j'urinais à grand fracas, ou quand je fermais très fort les paupières, ou me heurtais de l'épaule ou d'autre chose à un chambranle de porte ou ailleurs ou me pinçais par exemple l'avant-bras ou la peau du ventre, je sentais ma chair brûlante et fragile, comme en cas de fièvre de cheval. Peut-être avais-je la fièvre ? Non, je ne croyais pas. L'infinie chaleur de la saison, les insomnies qui me harce-laient, mon alimentation capricieuse et le triste état de mon âme expliquaient de reste cette impression de fièvre de cheval.
Je revins prendre la lettre, m'entroupai dans le fil du téléphone, traversai le hall, passai dans la pièce de devant où je m'entroupai encore dans le fil du téléphone, car il y avait deux postes téléphoniques dans l'appartement, vestige de l'époque où deux personnes étrangères l'une à l'autre vivaient là, l'une dans la pièce de devant, l'autre dans la pièce de derrière, et avaient décidé un beau jour je suppose d'accroître leur indépendance par cette installation. Je faillis choir, et arracher le fil du téléphone pour apaiser une hargne soudaine. J'étais comme prêt au combat. Puis je repris aussi soudainement mes façons somnambuliques. Ces deux téléphones ne servaient qu'à m'énerver. Ils sonnaient en même temps. Double bruit, donc. Et je m'entroupais dans les fils.
Il est vrai qu'ils ne sonnaient jamais. Sauf quand ma mère appelait, mais c'était surtout moi qui l'appelais. Et son téléphone était en panne. Impossible de l'appeler.
Je rangeai la lettre cachetée et timbrée (j'avais trouvé un timbre ! J'étais encore sous le coup de la stupéfaction) dans le tiroir inférieur d'une commode passée au brou de noix par celle qui fut longtemps ma compagne dans ces murs et qui, lassée de mon être et de mes ma-nières d'être, être et manières d'être qui auraient lassé et fait trépigner une statue de pierre, avait fui un matin vers d'autres cieux. Un après-midi, à vrai dire. Autour des quatre heures. En hiver.
Je rangeai la lettre parmi divers objets, une trousse à crayons en plastique à la fermeture Éclair défectueuse (on ne pouvait plus ni la fermer ni l'ouvrir), un tube de colle séchée et dur-cie, un lance-pierres fabriqué par moi du temps de ma jeunesse, un jeu de cartes truqué, un pistolet à amorces, une tonne de lettres privées ou administratives dont les expéditeurs atten-daient ma réponse depuis des myriades de décades, un diapason (laaaaaa) aux branches à section carrée, remballage et la notice explicative de mon réveil à quartz qui n'avait ni avancé ni retardé d'une seconde depuis un an, ma vétusté et détraquée petite machine à écrire, un rouleau d'amorces rosés, quatre porte-clés, une poignée de ces bouts de feutre qu'on met sous les chaises pour éviter d'importuner la moitié de la ville quand on les racle avec rage pour une raison ou pour une autre sur le sol carrelé d'une cuisine, une copie du pauvre testament de Liliane, un cendrier en aluminium qui devait peser trois grammes, un exemplaire jaunâtre de mon livre les Fugues de Bach, et un tube d'Alymil 1000, Laboratoires pharmaceutiques Dio-blaniz, LPD, cinq comprimés absorbés à une minute d'intervalle vous endormaient leur homme pour l'éternité, si mes renseignements étaient bons. Or ils étaient excellents.
Excellents.
J'ouvris la porte-fenêtre. 1er août. La rue de la République était déserte. Lyon s'était vidé en un jour et une nuit. Personne. J'aurais pu me croire seul au monde.
Je fis un pas sur le balcon. On ne pouvait d'ailleurs guère en faire plus. Avait-on même le droit de parler de balcon ? Une petite avancée de rien, un semblant de balcon. A gauche, un peu de terre, venue on ne sait d'où. Sur cette terre avaient fini par pousser trois brins d'herbe pour l'heure roussis. Rien de commun avec les vastes étendues naturelles qui existent, telles que plaines et plateaux. Pourtant, sur cette petite surface de ciment, contre ces barreaux rouilles, on voyait mieux le monde que d'une simple fenêtre, si d'aventure l'envie prenait de le voir.
Je restai une vingtaine de secondes sur le semblant de balcon, tournant la tête de tous côtés et roulant des yeux comme un chien fautif. Nulle présence humaine dans l'artère piétonne jusqu'à l'Opéra. Nulle non plus côté place de la République toute proche.
A quelques mètres près, je devais habiter le centre exact de la ville, dans le quartier de l'Hôtel-Dieu, hôpital où j'avais vu le jour trente-six ans plus tôt.
Le ruissellement de la fontaine sur la place suscitait des rêves de fraîcheur et de légèreté. Hélas, la chaleur effroyable, cette chaleur malsaine, meurtrière des villes en climat continental, qui battait tous records cet été-là à Lyon, n'en accablait que plus, une chaleur à mourir, soixante-dix degrés à l'ombre au bas mot. En plein soleil, impossible de savoir, personne n'aurait eu le courage d'aller déposer un thermomètre en plein soleil, ni à coup sûr d'en revenir. Et les thermomètres eux-mêmes regagnaient l'ombre en couinant.
Le ciel éblouissait où qu'on le regardât. Quant au soleil ! Que Dieu nous délivre du soleil, me dis-je en rentrant, fermant la porte-fenêtre, tirant l'épais rideau de velours sombre, que Dieu nous délivre du soleil ! Ma chemise blanche déjà trempée s'était trempée doublement. Il s'ensuivait quand je faisais certains mouvements des bruits clapotants et visqueux, ténus, mais bel et bien clapotants et visqueux.
J'ôtai l'habit et le trempai dans une cuvette à la salle de bains, avec beaucoup trop de lessive, je contrôlai mal le débit de la poudre bleutée hors du paquet trop et mal ouvert, déchiqueté par mes doigts fébriles.
Retour à la pièce de devant. Ma vie était faite pour une part notable de ces petits trajets dans l'appartement. On trouve toujours une raison d'aller d'une pièce à l'autre. Je ne m'ennuyais pas vraiment. Ce n'était pas vraiment de l'ennui.
J'ôtai aussi mon pantalon en jean blanc pour être plus à l'aise et me laissai choir dans le canapé où je demeurai sans bouger plusieurs heures je crois, les livres tapissant le mur en face étaient noirs de poussière, je les regardai longtemps, longtemps aussi le portrait de Jean-Sébastien Bach agrandi en poster, fixé par de multiples morceaux de scotch tout jaunes à gauche de la porte de communication, souvent un morceau de scotch se décollait avec un bruit d'explosion, ténu mais d'explosion, tsplokh 1 Quelqu'un de soigneux et sûr de vivre en aurait remis un neuf à chaque fois, arrivant très vite à un renouvellement complet, ou même les aurait tous changés d'un coup, la sécheresse de l'un indiquant plus ou moins la sécheresse de tous, moi non, quand trop de morceaux de scotch rebelles froufroutaient à mon passage, je les matais de vigoureuses pressions du pouce, et allez donc, ça tiendrait bien encore quelques heures !
Et ça tenait. C'était le principal. L'affiche restait en place.
Le portrait représentait Bach peint par Haussmann en 1746. Le visage marque une sorte d'effort. Les yeux surtout, mais aussi les plis autour de la bouche. Tout le visage. C'est que Bach ne voit plus guère. Peut-être à peine le peintre qui fixe pour toujours la sensualité anxieuse de sa physionomie cette année-là, j'eus presque envie d'écouter un peu de musique, cinq jours que je n'avais pas écouté un peu de musique, un exploit, mais me lever, aller à la commode, enfoncer une cassette dans le petit appareil Saba, manipuler des boutons, non, pas maintenant, plus tard, dans ma position de plus en plus avachie la sueur s'accumulait sur mon ventre nu, parfois j'y posais la main, bien à plat, doigts écartés, j'appuyais, je faisais glisser, sans peine malgré la pression, jusqu'à l'os de la hanche, je recommençais, tant de liquidité vaguement poisseuse troublait malgré soi, au point à un moment que je ressentis un frémissement du membre viril, un léger allongement et durcis-sement, un picotement de l'extrémité, extrémité qui même parvint à franchir le barrage élastique du slip et à faire une apparition prudente, mais si peu remarquée qu'elle n'insista pas et regagna dans la seconde sa tanière obscure, touffue et moite, et je me remis à penser à autre chose, c'est-à-dire à rien et à tout.
Je frottai ou fis semblant de frotter ma chemise aux aisselles, la tordis sans ménagement, retendis. Je la trouvai impeccable. Rien d'étonnant. La quantité de lessive que j'avais précipitée dans la cuvette aurait blanchi une charrette d'anthracite. Et je salis peu. J'ai longtemps cru que je salissais peu. Assez tard dans ma vie, des gens m'avaient fait remarquer, agacés parfois, que je salissais comme tout le monde. Peut-être. Sûrement. N'empêche. J'ai peine à le croire. Il m'arrive encore de trouver mes habits sales propres.
Dans un quart d'heure, une demi-heure au plus, elle serait sèche.
Je tirai la porte de mon réfrigérateur délabré. En ruine. Miracle, elle s'ouvrit. Le réfrigérateur contenait en tout et pour tout deux bières. J'en empoignai une. Le moteur de l'engin, accablé lui aussi par la chaleur, s'épuisait en un vacarme grasseyant et irrégulier de mauvais augure.
La rage impuissante de l'agonie.
Je pris mon élan, un véritable élan, pour refermer la porte à toute volée, comme si je voulais expédier tant de vieillerie hors des limites de la ville. Elle se ferma, se tint fermée, bravo. Pour fermer, c'était simple. Il fallait faire preuve, selon son tempérament ou l'humeur du moment, soit d'une délicatesse angélique - flooop,. fermée -, soit d'une brutalité géologique, toute solution intermédiaire échouait sans remède. Il suffisait de le savoir. L'ouverture en revanche échappait à la prévision raisonnée. Pas de règle. Tout était possible. Une traction normale, ou anormalement faible ou forte, pouvait être efficace ou non : te refus total n'était pas à exclure. C'était le pire. On traînait alors le réfrigérateur par la poignée à travers l'appartement comme une sale bête en arrachant l'électricité derrière et une partie du mur autour de la prise, rien à faire, la porte restait soudée au corps de l'objet. Mais dix minutes plus tard, un simple effleurement et elle s'ouvrait largement, franchement, avec un profond soupir, comme soulagée elle-même, ou encore, c'était possible, avec mille réticences, émettant un intolérable grincement aigu et ironique, prête semblait-il à se refermer d'un coup haineux.
Il arrivait même qu'elle s'ouvrît seule, sans raison, par bravade. Je la refermais alors d'une ruade dont la puissance déjà considérable était centuplée par un esprit de vengeance certain.
La bouteille de bière était à peine fraîche à ma paume.
J'écoutai, enfin, un peu de musique. J'écoutai la cantate n° 82 de Bach, pour la Fête de la Purification, me hâtant d'avaler la bière à peine fraîche à ma paume avant qu'elle ne fût trop brûlante à ma gorge. Jadis, cette cantate m'émouvait parce que la voix de basse dit des choses comme : fermez-vous, yeux fatigués, endormez-vous, fermez-vous dans une douce béatitude, je me réjouis de ma mort, ah ! si seulement j'avais déjà trouvé la mort 1 et moi-même sou-vent j'avais envie de fermer mes yeux fatigués, j'écoutai et je fus encore ému, un peu de l'émotion de jadis parvint à m'irriter.
L'affiche était à ma hauteur. Je fis un pas machinal pour me mettre dans l'axe du regard de Bach, je le regardai mais lui ne me regardait pas, et ne me regarderait jamais. Quatre ans plus tard, dans les derniers jours de mars 1750, un oculiste itinérant, John Taylor, tenta deux opérations sur Bach. Bach en mourut quatre mois après (et non six, comme l'écrit Forkel, qui a repris beaucoup d'erreurs du nécrologue de 1754). Bach n'est d'ailleurs pas le seul patient que les pratiques de Taylor menèrent au tombeau sans délai. Une opération ophtalmologique en 1750 ! Fut un temps où j'ignorais même que cela se pratiquât. Je croyais qu'en matière d'opération ophtalmologique, en 1750, on se bornait à faire sauter au couteau l'œil atteint avant de désinfecter la plaie au fer rouge. Non. Taylor par exemple traitait la cataracte, à la suite de quoi certes les malades aveuglés pour de bon mouraient en quelques jours de souf-frances inhumaines, mais enfin on tentait ce genre d'intervention.
Que le sommeil vous ferme, paupières fatiguées !