Albert Simonin:
Confession d'un enfant de la Chapelle

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Je suis venu au monde à crédit. Mon père, qui traquait l'outsider sur les hippodromes de la région parisienne, devait mettre deux années, thune (pièce de cinq francs) après thune, à ho-norer Mme Weber, la sage-femme qui venait de délivrer ma brave maman. Il ne s'agissait pourtant que de cinquante francs! Ainsi, dès mon premier vagissement, me trouvai-je voué au « croume » (crédit), fatalité que la suite de mes jours ne devait pas démentir.
Cet accroissement d'une unité de la population parisienne eut pour théâtre le logis de mes pa-rents, sis rue Riquet, à La Chapelle, XVIIIe arrondissement. Les naissances en ce temps et en ce faubourg avaient lieu, par souci de respectabilité, au domicile des géniteurs, les maternités de l'Assistance publique étant réputées dans l'esprit du populaire devoir être la ressource des filles-mères, des rôtisseuses de balais (moustache), voire des franches (personne qui donne asile à un coupable) putes, parturientes (femme qui accouche) condamnées pour cent raisons, dont la moindre était la gratuité, à l'accouchement subreptice.
Longtemps, j'ai cru que Mme Weber, mon introductrice dans ce bas monde, était de notre parenté. Cette dame nous rendait épisodiquement visite, peut-être par sympathie pour des pauvres exemplaires, mais plus vraisemblablement dans le but de surveiller sa créance, car une petite sœur, Thérèse, était venue, elle aussi à crédit, agrandir notre cercle de famille. Ma confusion sur la parenté me venait d'une coutume populaire qui voulait qu'on appelât « mon onde » et « ma tante » des amis de la famille sans le moindre lien de sang, et c'est une des difficultés de ma petite enfance d'avoir eu à démêler le vrai du faux en cette matière.
Sur le plan des parentés d'occasion ou réelles, je dois confesser avoir été gâté, ayant eu, dans une époque qui se prêtait au pittoresque, des oncles d'une singulière originalité. Le temps était, en ce début du siècle, à la science appliquée, et les enfants de ma génération en ont peu ou prou ressenti une certaine exaltation, certaines techniques nouvelles pouvant pren-dre une teinte de magie.
J'avais, quant à moi, deux modèles d'une assez jolie stature à admirer. L'oncle Pierre tout d'abord, inventeur de son état, qui recevait fidèlement chaque jeudi ma visite. Ce diable d'homme avait pour base de son industrie des appareils à sous de sa conception. J'ai passé des journées entières à l'admirer, fignolant, sur un tour de précision à pédale, des pièces minus-cules, et son exemple aurait dû m'incliner vers les activités manuelles. Je n'ai recueilli de lui qu'un goût tenace pour la photographie, art qu'il pratiquait avec bonheur, et ma joie était grande lorsqu'il m'admettait à assister au développement de ses clichés dans l'am-biance un peu mystérieuse de son cabinet noir. C'était, dans la famille, l'oncle riche, possesseur bien avant 1914 d'une automobile avec laquelle il allait déposer des appareils de son invention dans les troquets (débit de boisson) populaires. Voiture à deux fins, car la nuit tombée, et certains jours, oncle Pierre et tante Henriette, sœur de mon père, se métamorphosaient en mondains, frac huit reflets, robe vaporeuse, pour aller entendre un opéra.
J'avais aussi, comme sujet d'admiration et de surprise, l'oncle Frédéric, horloger en bouti-que aux Batignolles. La difficulté des correspondances des tramways interdisait que je le voie aussi fréquemment que l'onde Pierre. Mais les difficultés de transport surmontées, l'accueil dans sa boutique méritait le voyage. A notre entrée, l'oncle et mes deux cousines, Marthe et Germaine, levaient la tête avec ensemble de la montre ou du réveil qu'ils étaient en train d'autopsier, chacun d'eux ayant vissé dans l'orbite une loupe de corne noire qui leur donnait l'apparence de monstres marins illustrant le Journal des Voyages. Ce trio, l'onde et les deux cousines, était illustre dans la famille pour avoir, de ses mains, bâti à Sartrouville un pavillon spacieux, lui maçonnant, elles gâchant le mortier et passant les briques. J'ai passé des après-midi à les regarder travailler, attendant, quand le jour déclinait et que s'allumaient dans la boutique les becs Auer, l'instant de la métamorphose de l'oncle. Le soir s'accentuant, onde Frédéric disparaissait dans l'arrière-boutique, puis réapparaissait, Sa blouse grise avait fait place à une blouse bleue de grosse toile à plis raides. Il était coiffé d'une casquette de cuir et portait un bambou ajustable en deux pièces le long duquel serpentait un tube de caoutchouc terminé par une poire. L'oncle Frédéric s'en allait allumer les réverbères.
Je ne dois pas oublier, dans mon admiration enfantine, l'oncle Achille, dont on disait qu'il avait été banquier, mais que des revers dus à des imprudences avaient contraint à se retirer en province à Saint-Etienne, où il tenait un cabinet d'affaires. C'était un personnage jovial dont la venue épisodique m'enchantait toujours, étant l'occasion d'aller déjeuner au restaurant, car il invitait généreusement. Qu'on sache qu'alors un repas hors de la maison était, dans mon faubourg natal, un événement qui ne devait pas se reproduire plus de dix fois dans une exis-tence. L'oncle Achille, d'origine méridionale, était riche d'anecdotes sur sa profession, et riche de souvenirs de théâtre dont i1 paraissait être fort amateur ; aussi poussait-il volontiers, d'une voix de basse-taille colorée, l'amorce de quelque grand air.
L'oncle Frédéric, lui, auvergnat, traînait un accent tout différent. Différent encore était le phrasé de l'oncle Nicolas, pâtissier à Lunéville, dont la venue à Paris s'accompagnait toujours d'un gigantesque pâté en croûte, dont je n'ai, hélas, jamais rencontré le rival. L'oncle Nicolas avait coutume de me remettre au moment de son départ une pièce de cinq francs. J'avais, moi, innocent, l'imprudence d'en faire état auprès de mon père qui captait vivement cette thune, m'assurant qu'il allait la déposer à la Caisse d'Epargne. Au vrai, nourrissant son indestructible illusion sur les chances d'un outsider, c'est à la baraque d'un pari mutuel que devaient s'en-gloutir mes placements enfantins. Qu'on n'aille pas croire que je nourrisse envers mon papa une tenace rancune. Les choses étaient ainsi et c'est de la meilleure foi du monde que le brave homme devait rêver d'un coup de trois triomphal qui l'aurait sorti d'affaire, sorte d'acte d'une foi un peu dévoyée.
De l'avoir quotidiennement sous les yeux fait que j'ai mis longtemps avant d'apercevoir clairement mon père. Mes premiers souvenirs conscients sont ses mains colorées de façon indélébile, tantôt de rouge, de violet ou de jaune par l'aniline dont il usait pour teinter les fleurs artificielles, base de son industrie. Ainsi, au gré des modes et des commandes, une sorte d'arc-en-ciel jouait sur les mains de mon père dont l'eau de Javel ne parvenait pas à avoir raison. Les seules périodes où mon père retrouvait des mains humaines étaient les mortes-saisons, fréquentes, trop fréquentes... Plus question alors pour mon papa d'encoura-ger la race chevaline, car le drapeau noir flottait sur la marmite, et l'échéance du terme pre-nait pour ma chère maman des allures de chemin de croix. La morte-saison, qui se disait plus simplement la « morte », était alors, dans les classes la-borieuses, un véritable épouvantement. Peu de professions échap-paient à cette fatalité. A La Chapelle, bas faubourg de Montmartre, toute une frange de la population était à l'abri de cette douloureuse incertitude : les employés du chemin de fer, qui constituaient en quelque sorte l'aristocratie de ce petit peuple. La Chapelle était enclavée entre les lignes du chemin de fer du Nord et du chemin de fer de l'Est, aussi, le plus grand nombre des employés de ces réseaux était-il venu se loger presque à pied d'œuvre. Déjà des castes se formaient, les méca-niciens de locomotive tenant le haut du pavé, les chauffeurs se situant très nettement dans une classe inférieure, mais cependant nettement plus enviée que le personnel des ateliers d'entretien. Outre l'avantage d'échapper à la « morte », l'appartenance au chemin de fer ou-vrait, chez les commerçants, des facilités de crédit que les titulaires de métiers saisonniers se voyaient souvent refuser.
Dans les périodes difficiles, alors que la mère de famille n'osait plus affronter les fournis-seurs où une ardoise en souffrance stagnait depuis trop longtemps en dépit de promesses, c'était aux enfants qu'il appartenait de risquer l'affront de se voir refuser un achat même mo-deste. L'argent, dans ce faubourg, était rare, et la société nettement axée vers la non-con-sommation. Dans ces périodes de restrictions, le temps était aux tambouilles économiques, plâtrées de riz ou de pommes de terre, les plus démunis se résignant à se laisser voir achetant au marché de la rue L'Olive des arlequins, dits plus simplement « arlo ». Il s'agissait de des-sertes de grands restaurants où, dans la même assiette, voisinaient, sur fond de jardinière, pinces de homard et ailes de poulet. C'était le temps aussi où, sous un prétexte hygiénique - le cheval n'est jamais tuberculeux -, se multipliaient des boucheries hippophagiques. Les plus pauvres, et il fallait l'être, s'essayaient à cette nouvelle saveur, et j'ai le souvenir d'une hallucinante boucherie chevaline de la rue Riquet affichant sans vergogne « bouillon et bœuf de cheval »...
La coutume voulait que les garçonnets soient, jusqu'à trois ans, habillés en filles, subter-fuge commode pour finir d'user les robes des sœurs déjà grandes. Le port de la première cu-lotte se situait à l'entrée à la maternelle où, par défiance, avait lieu la séparation des sexes. L'anatomie féminine posait alors aux bambins d'insolubles énigmes résolues par l'observa-tion directe. Une petite sœur qu'on langeait, une fillette accroupie dans le ruisseau pour la pissette, dévoilaient vite la petite différence.
C'était encore le temps de l'allaitement maternel. Sans gêne et en tout lieu - squares, tramways, terrasses de café, wagons de chemin de fer - les mamans tiraient de leur corsage un sein rebondi, vivement happé par les lèvres de l'innocent nourrisson ignorant des travaux du professeur Freud. Spectacle quotidien, excluant par sa banalité toute rêverie sur la poitrine du sexe opposé, inconsciemment rangé dans la classe des mammifères nourriciers, près de la chatte, de la lapine et de la vache, en d'autres circonstances observées.
La Chapelle de mes premières années était encore un village, et à l'instar des bourgades de province, le passage d'une automobile dans ses rues y déclenchait une intense émotion, pro-che de la panique. Toute traction était alors animale, et le cheval, le « gail » en langage po-pulaire, tenait la vedette dans le bestiaire parisien : lourds percherons attelés à deux aux flè-ches des fardiers, demi-sang dévolus aux livraisons lapides, trotteurs fringants stoppant dans les brancards des charrettes légères de la laiterie Gervais, fougueux bourdons à la robe noire tirant à quatre la grande échelle rouge des sapeurs-pompiers, gails de réforme terminant pro-saïquement une carrière de monture promise à l'héroïsme, comme cheval de fiacre ou encore d'omnibus. De tout format, de toute robe, les chevaux étaient pour les tout-petits un passion-nant sujet d'observation. Vite, nous apprenions à prendre un prudent recul lorsque quelque charmant bourrin (cheval médiocre), arrêté au trottoir, venait, en cataracte, à soulager sa ves-sie. Plus intrigante demeurait la mise en érection, sous l'effet de quelque rêverie ou du fumet d'une jument de passage, du membre des chevaux entiers, nombreux à être attelés. Fort éloi-gnés de la puberté, et n'ayant pu sur eux-mêmes constater le phénomène, les bambins en étaient réduits aux hypothèses. Les mamans, traînant par la main une miette, et surprises par l'impudique exhibi-tion, pressaient alors le pas, crainte de s'entendre poser d'embarrassantes questions. Les chiens, dits familièrement « clebs » ou « débards », autre engeance scandaleuse, se chevauchaient gaillardement en pleine rue, au hasard des rencontres, mais paraissaient ne de-voir être un objet de gêne pour les adultes qu'en raison d'un accotement par trop prolongé. In-vectives et casseroles d'eau froide pleuvaient alors vite sur les clébards, victimes de leur trop grande ardeur.
S'il existe des modes chez les possesseurs d'animaux, elle était, en ce début du siècle à La Chapelle, aux perroquets. J'ai le souvenir très vif de celui de notre boucher, banalement bap-tisé « Coco ». Son plumage, où dominaient les verts, et son embonpoint de volatile bien nourri, faisaient honneur à ses maîtres et devaient attirer le chaland curieux d'échanger quel-ques phrases avec l'oiseau. D'aucuns, parmi les clients de la boutique, se flattaient d'être re-connus par Coco et n'auraient à aucun prix acheté leur bidoche (viande) chez un louchébem (boucher) concurrent.
Tous les perroquets ne montraient pas l'urbanité et la tendance au dialogue de l'illustre Coco. Une famille luxembourgeoise, poivrots (ivrogne) solides, créchant au-dessus de chez nous, en possédait un, modèle de discrétion. Il fallait que ces gens, chez qui la contestation, suivie de bruits de vaisselle et de bagarre, sévissait de façon endémique, atteignent un niveau élevé de vociféra-tions, pour que l'oiseau mêle sa voix croassante au concert d'injures et de défis. Une phrase clé semblait décider de son intervention :
- Dis le vieux, où tu l'as mis le gendarme que t'as tué dans ton pays ! lançait le fils à son daron (père).
Et le perroquet excité de clamer inlassablement :
« Salope ! Salope ! Salope ! Salope ! », l'unique mot de son vocabulaire d'oiseau. Peu de chats dans le quartier, ces félins domestiques étant jugés trop malodorants dans les logements exigus des maisons de rapport pour paumés, et surtout trop coûteux à nourrir, même de bas abats, mou ou rate, qu'en période de disette les ménagères astucieuses parve-naient à rendre comestibles pour les humains. En outre, le matou, indépendant et fugueur, avait une fâcheuse tendance à disparaître sans laisser de traces, sinon dans la marmite des gueux de la zone, ayant, trente ans après le sinistre siège de Paris, conservé dans la tribu la recette de la « gibelotte de minet ».
L'élevage des canaris était surtout pratiqué par les personnes d'âge, de ressources assurées, le ravitaillement des piafs en graines et échaudés se révélant ruineux pour les budgets incer-tains du plus grand nombre. La mère Boutin, notre concierge, disait, parlant des pensionnai-res de sa volière : « Ces dégueulasses, ça mange pareil qu'une vache. »

Là, en quittant la môme Wanda, sur le seuil de la boîte, la coupure s'est faite, nette. Aux becs de gaz mis en veilleuse, à la buée qui ternissait les façades des cafés, à la frime (visage) indifférente des chauffeurs de taxi, aux traîne-lattes (Miséreux, vagabond) que j'apercevais en petits groupes devant chez Boudon, au ciel pâlissant, à l'allure furtive des filles qui fonçaient dans le noir vers leur crèche, j'ai brusquement ressenti que nous étions le lendemain.
Des traîneaux (voiture) comme ma Vedette, il s'en arrêtait pas des tierces (bande d'individus peu recommandables) devant chez la mère Bouche. J'avais cru m'amener en tapinois (en se cachant), à point pour récupérer mes cent sacs (somme de mille francs anciens), sans que ça cause une révolution. Maldonne !
De l'intérieur, lorsque j'ai stoppé, une gonzesse (fille ou femme) curieuse a tracé du doigt un rond clair dans le halo de buée qui grisait la vitre, puis y a collé son œil, comme le font les matons (Détenu espionnant pour le compte de l'administration ; policier) aux mouchards des cellules.
Je trouvais beaucoup trop de trèpe (foule, public rassemblé) pour mon goût, dans ce tapis (Cabaret), et qui forçait dur sur la grillade et le roquefort beurre, à en juger par les relents (Mauvaise odeur).
J'étais sur le point de me tirer (m'en aller), découragé par l'odeur : la vieille m'a agrafé (aborder) au passage.
- T'arrives pile, Max, elle m'a chuchoté, j'en ai à te raconter ! Lola ! t'es au courant?
Comme je disais non, à voix haute cette fois, et d'autorité, elle a lancé : - Je te fais marcher une entrecôte ?
Je savais que j'y toucherais sans doute pas, à sa barbaque (viande) ; j'ai accepté quand même.
Tout ce bruit autour de moi me rendait pas causant. Je me suis assis.
Au fond de la salle, près de la cabine du téléphone, Petit-Jean « la broque » (menus objets de peu de valeur) cassait la graine (manger) en compagnie d'une épée (homme d'une grande réputation dans le milieu). On l'avait pas vu de longtemps. Il devait juste sortir du trou, depuis deux ou trois jours. La correction aurait voulu que j'aille lui serrer la louche (la main). L'envie m'en venait pas.
Il traînait, c'est pas niable, un drôle de pedigree (réputation), Petit-Jean. Pourtant je le trouvais pas ce soir tellement différent des barbiquets (jeune souteneurs) juniors que j'entendais vanner (tenir des propos provocateurs) tout près de moi. De tous j'avais rien à foutre!
Il me venait, question de gonzes et de mistonnes (fille à marier), une lucidité de gamberge (action de réfléchir) stupéfiante. Non seulement à propos des présents, mais encore de tous ceux que j'avais connus. Monumentale, la façon dont je m'étais gouré (se tromper) sur leur compte ! Je m'en suis mis à me marrer tout seul, à l'idée du cinoche (cinéma dans tous les sens) qu'il s'était fait, Marco, sur son petit bourrin (homme ou femme trop portés sur le sexe ; fille ou femme sans attrait ; moteur) rosé et candide. Cave (homme qui, ignorant les règle du milieu, constitue uns dupe en puissance) comme un micheton (client d'une prostituée), il avait été, et Riton tout pareil avec Josy. Je regrettais bien maintenant de ne pas me l'être farcie (posséder sexuellement) à temps celle-là aussi, avec son skunks et ses yeux verts ! La vieille, m'apportant l'entrecôte, a interrompu ma rigolade. Elle y tenait à me raconter son histoire, et j'avais de moins en moins envie de l'entendre. Comme elle s'apprêtait à s'asseoir près de moi, j'ai demandé : - Vous avez mon oseille (argent), la mère ? Elle est repartie vers la caisse, traînant la savate.
Je la trouvais curieuse, ce soir, la mère Bouche, avec sa frime (s.o.) excitée, sa façon de jacter (parler) confidentielle, de bignole (concierge) dégréneuse (calomnier ; personne qui médit.
Mon ton avait dû la vexer. Elle a jeté ma liasse sur la table. J'ai enfouillé sans dire merci. Déjà elle embrayait (commencer à comprendre).
Ce qu'elle racontait aurait normalement dû m'intéresser, mais distrait par les barbiquets de la table voisine, je parvenais pas à lui prêter attention.
La fille qui avait maté (observer) mon arrivée au travers de la vitre se trouvait parmi ces petits matz (mec), près du caïd de l'équipe. Ma liasse de talbins (billet de banque) semblait avoir impressionné cette mignonne, et elle me refilait des coups de châsses (les yeux) frissonnants, qui paraissaient pas du goût de son petit mec. La vieille poursuivait, guettant mon approbation. D'apprendre que Suzanne avait tenu parole, qu'ici même, à l'heure de l'apéro, elle avait fait la croix des vaches (cicatrice infamante dans le milieu pour marquer un traître) à Lola, dans la cabine téléphonique, ça pouvait, sûr, pas me déplaire, mais j'en délirais pas de joie non plus. Beaucoup moins que la mère Bouche. Qu'est-ce qu'elle avait dans le tronc, cette ravelure (femme qui n'est pas de première fraîcheur)? Qui lui demandait de prendre parti pour Riton et mézigue (moi)? Ça la regardait, ces salades (mélange confus d'idées)? Dont elle connaissait même pas l'origine!
Sentant bien que j'étais pas bon public, elle s'est tirée chercher une chopine de beaujolpif (Beaujolais). Je suis resté seul, et content de l'être. La Glisse, quand il voyait un homme gamberger un peu longtemps, son vanne c'était : « Une tempête sous un crâne ! » Il trouvait ça cocasse. Si quelqu'un me l'avait balancée aujourd'hui, sa phrase, elle tombait pile à côté, j'avais pas de remous dans la patate (tête), tout au contraire, un calme absolu.
Tous ces gens que je voyais autour de moi, dans le demi-jour sale qui commençait à jaunir les vitres, tous ces gonzes, ces gonzesses, dont j'avais des années mené la vie, avec qui je m'étais, au hasard des coups, plus ou moins trouvé en cheville, eux ou leurs semblables m'apparaissaient soudain déconcertants. Je pouvais certes encore facilement deviner ce qu'ils allaient faire, dire ou penser mais, j'en avais le pressentiment, il me restait très peu de temps à pouvoir le faire. Près de moi à la table voisine, sans même prêter l'oreille, je saisissais parfaitement ce qui se goupillait (combiner). Au petit caïd de l'équipe, un mouflet (petit garçon) à casquette torpédo, bleu de chauffe et pompes vernies, la môme venait d'affirmer qu'elle me frimait seulement pour le bon motif, pour me soulager de mes cent sacs. Il avait répliqué, le vilain jalmince (jaloux): - Le grisbi, je suis assez grand pour aller le chercher moi-même !
Ils disaient vrai tous les deux ; l'un et l'autre également prêts à tout pour le grisbi, Eux et leurs petits potes. Pareils Angelo-la-Tante et Josy-la-Peau-de-Vache ; pareils Ali-le-Fumier et ses ordures d'espingos ; pareil Riton qu'avait même pas su se tenir en homme avec sa môme, dès qu'il s'était senti assez de grisbi; pareils Marco et sa petite Wanda, si honnête, mais qu'hésitait pas à se faire enjamber par le bonhomme grisbi ! pareille aussi la môme Lulu sans doute, qu'attendait patiemment chez moi que je rabatte (revenir), avec mon grisbi!
Je la comprenais, la leçon! Fifi-le-Dingue, Kabeb, Petit-Jo, Angelo, Bastien, Riton, Josy, Ali, Ramon, Miquel, ça faisait dix allongés (morts) pour une oseille dont, somme toute, aucun d'entre eux avait jamais vu la couleur, qui aurait tout aussi bien pu être imaginaire ! Et je comptais pas dans le lot la petite lope (homosexuel) du square Vintimille qui s'était fait étendre elle aussi, au flan (activité « régulière »), parce qu'elle s'en allait, dans l'ombre, chercher du grisbi!
Je comprenais bien le sens de l'aventure. L'osier, fallait jamais le montrer, jamais en parler, jamais donner de tentations avec ; faute de quoi tout de suite, une foule d'innocents se mettaient à avoir des mauvaises pensées.
C'était le cas, sûrement, pour mes voisins de table. Le petit caïd, il parlait bas, mais je venais de l'entendre dire à sa môme : - Tout à l'heure, quand il sortira. Il devait me croire envapé (hébété), rond, à sa pogne (main). Je les ai gaffés, en me marrant, lui et la gisquette. Elle répondait gentiment au sourire. Lui, pas. Au contraire, il me filait un coup de sabord des plus menaçants, histoire sans doute de m'attirer au-dehors pour une explication.
J'avais pris ma liasse de talbins à la main, déployée en éventail et, doucement, à petits coups, je m'en rafraîchissais la poire, comme nos daronnes faisaient dans les bals, jadis.
- Il est bien tard, vous craignez pas que vos parents soient inquiets? j'ai demandé à la môme.
- Qu'est-ce que ça peut te foutre ? a lancé le petit mec.
- Ça peut me foutre, qu'à votre âge à tous, de mon temps, les mouflets devaient être couchés à cette heure-ci.
Personne dans la taule mouftait plus. Le barbil-lon et ses trois petits potes s'étaient dressés. Ils me gaffaient, sournois en diable.
- Laissez tomber, a dit la môme, vous voyez bien que c'est un cave!
Elle avait presque raison, cette greluche, à une ou deux minutes près. Seulement, lorsque son petit mec m'est arrivé dessus, un peu trop tôt avant la métamorphose, le Jules était pas encore complètement éteint en moi. Ils ont pas eu beau schpile, les alevins. Pour sa représentation d'adieu, le môme Max a sorti le grand jeu.
Cueilli d'un coup de boule en plein buffet, le caïd a passé par-dessus la table. La vitre, vibrant à mort, l'a arrêté de justesse, par miracle.
Derrière moi, j'entendais la mère Bouche cou-rir, beugler : - Arrête, Max, arrête, c'est rien que des mômes!
Mais j'en avais déjà sonné deux autres à coups de chopine. Le dernier, pétrifié, raide de trac, je l'ai croché par la cravate, et je me suis contenté de le tarter à la volée, jusqu'à ce qu'il en perde le souffle. Et puis, j'ai senti à mon bras qui mollissait que ma colère tombait.
Face à moi, tous les cinq, les mômes bougeaient plus, tous aussi blêmes, avec un qui saignait de la tête. L'envie me venait même plus de les incendier ou de les cogner. J'étais plus des leurs déjà; le monde des caves m'attendait là, dehors. Qui saura jamais quel homme a parlé ? Si c'est l'affranchi finissant ou bien le nouveau cave qui, sur le seuil, leur a recommandé, à ces jeunes gens : - Touchez pas au grisbi !
C'était de toute façon de bon conseil.