
Je suis venu au monde à crédit. Mon père, qui traquait l'outsider sur les hippodromes de la région parisienne, devait mettre deux années, thune (pièce de cinq francs) après thune, à ho-norer Mme Weber, la sage-femme qui venait de délivrer ma brave maman. Il ne s'agissait pourtant que de cinquante francs! Ainsi, dès mon premier vagissement, me trouvai-je voué au « croume » (crédit), fatalité que la suite de mes jours ne devait pas démentir.
Cet accroissement d'une unité de la population parisienne eut pour théâtre le logis de mes pa-rents, sis rue Riquet, à La Chapelle, XVIIIe arrondissement.
Les naissances en ce temps et en ce faubourg avaient lieu, par souci de respectabilité, au domicile des géniteurs, les maternités de l'Assistance publique étant réputées dans l'esprit du populaire devoir être la ressource des filles-mères, des rôtisseuses de balais (moustache), voire des franches (personne qui donne asile à un coupable) putes, parturientes (femme qui accouche) condamnées pour cent raisons, dont la moindre était la gratuité, à l'accouchement subreptice.
Longtemps, j'ai cru que Mme Weber, mon introductrice dans ce bas monde, était de notre parenté. Cette dame nous rendait épisodiquement visite, peut-être par sympathie pour des pauvres exemplaires, mais plus vraisemblablement dans le but de surveiller sa créance, car une petite sœur, Thérèse, était venue, elle aussi à crédit, agrandir notre cercle de famille. Ma confusion sur la parenté me venait d'une coutume populaire qui voulait qu'on appelât « mon onde » et « ma tante » des amis de la famille sans le moindre lien de sang, et c'est une des difficultés de ma petite enfance d'avoir eu à démêler le vrai du faux en cette matière.
Sur le plan des parentés d'occasion ou réelles, je dois confesser avoir été gâté, ayant eu, dans une époque qui se prêtait au pittoresque, des oncles d'une singulière originalité. Le temps était, en ce début du siècle, à la science appliquée, et les enfants de ma génération en ont peu ou prou ressenti une certaine exaltation, certaines techniques nouvelles pouvant pren-dre une teinte de magie.
J'avais, quant à moi, deux modèles d'une assez jolie stature à admirer. L'oncle Pierre tout d'abord, inventeur de son état, qui recevait fidèlement chaque jeudi ma visite. Ce diable d'homme avait pour base de son industrie des appareils à sous de sa conception. J'ai passé des journées entières à l'admirer, fignolant, sur un tour de précision à pédale, des pièces minus-cules, et son exemple aurait dû m'incliner vers les activités manuelles. Je n'ai recueilli de lui qu'un goût tenace pour la photographie, art qu'il pratiquait avec bonheur, et ma joie était grande lorsqu'il m'admettait à assister au développement de ses clichés dans l'am-biance un peu mystérieuse de son cabinet noir. C'était, dans la famille, l'oncle riche, possesseur bien avant 1914 d'une automobile avec laquelle il allait déposer des appareils de son invention dans les troquets (débit de boisson) populaires. Voiture à deux fins, car la nuit tombée, et certains jours, oncle Pierre et tante Henriette, sœur de mon père, se métamorphosaient en mondains, frac huit reflets, robe vaporeuse, pour aller entendre un opéra.
J'avais aussi, comme sujet d'admiration et de surprise, l'oncle Frédéric, horloger en bouti-que aux Batignolles. La difficulté des correspondances des tramways interdisait que je le voie aussi fréquemment que l'onde Pierre. Mais les difficultés de transport surmontées, l'accueil dans sa boutique méritait le voyage. A notre entrée, l'oncle et mes deux cousines, Marthe et Germaine, levaient la tête avec ensemble de la montre ou du réveil qu'ils étaient en train d'autopsier, chacun d'eux ayant vissé dans l'orbite une loupe de corne noire qui leur donnait l'apparence de monstres marins illustrant le Journal des Voyages. Ce trio, l'onde et les deux cousines, était illustre dans la famille pour avoir, de ses mains, bâti à Sartrouville un pavillon spacieux, lui maçonnant, elles gâchant le mortier et passant les briques. J'ai passé des après-midi à les regarder travailler, attendant, quand le jour déclinait et que s'allumaient dans la boutique les becs Auer, l'instant de la métamorphose de l'oncle. Le soir s'accentuant, onde Frédéric disparaissait dans l'arrière-boutique, puis réapparaissait, Sa blouse grise avait fait place à une blouse bleue de grosse toile à plis raides. Il était coiffé d'une casquette de cuir et portait un bambou ajustable en deux pièces le long duquel serpentait un tube de caoutchouc terminé par une poire. L'oncle Frédéric s'en allait allumer les réverbères.
Je ne dois pas oublier, dans mon admiration enfantine, l'oncle Achille, dont on disait qu'il avait été banquier, mais que des revers dus à des imprudences avaient contraint à se retirer en province à Saint-Etienne, où il tenait un cabinet d'affaires. C'était un personnage jovial dont la venue épisodique m'enchantait toujours, étant l'occasion d'aller déjeuner au restaurant, car il invitait généreusement. Qu'on sache qu'alors un repas hors de la maison était, dans mon faubourg natal, un événement qui ne devait pas se reproduire plus de dix fois dans une exis-tence. L'oncle Achille, d'origine méridionale, était riche d'anecdotes sur sa profession, et riche de souvenirs de théâtre dont i1 paraissait être fort amateur ; aussi poussait-il volontiers, d'une voix de basse-taille colorée, l'amorce de quelque grand air.
L'oncle Frédéric, lui, auvergnat, traînait un accent tout différent. Différent encore était le phrasé de l'oncle Nicolas, pâtissier à Lunéville, dont la venue à Paris s'accompagnait toujours d'un gigantesque pâté en croûte, dont je n'ai, hélas, jamais rencontré le rival. L'oncle Nicolas avait coutume de me remettre au moment de son départ une pièce de cinq francs. J'avais, moi, innocent, l'imprudence d'en faire état auprès de mon père qui captait vivement cette thune, m'assurant qu'il allait la déposer à la Caisse d'Epargne. Au vrai, nourrissant son indestructible illusion sur les chances d'un outsider, c'est à la baraque d'un pari mutuel que devaient s'en-gloutir mes placements enfantins. Qu'on n'aille pas croire que je nourrisse envers mon papa une tenace rancune. Les choses étaient ainsi et c'est de la meilleure foi du monde que le brave homme devait rêver d'un coup de trois triomphal qui l'aurait sorti d'affaire, sorte d'acte d'une foi un peu dévoyée.
De l'avoir quotidiennement sous les yeux fait que j'ai mis longtemps avant d'apercevoir clairement mon père. Mes premiers souvenirs conscients sont ses mains colorées de façon indélébile, tantôt de rouge, de violet ou de jaune par l'aniline dont il usait pour teinter les fleurs artificielles, base de son industrie. Ainsi, au gré des modes et des commandes, une sorte d'arc-en-ciel jouait sur les mains de mon père dont l'eau de Javel ne parvenait pas à avoir raison. Les seules périodes où mon père retrouvait des mains humaines étaient les mortes-saisons, fréquentes, trop fréquentes... Plus question alors pour mon papa d'encoura-ger la race chevaline, car le drapeau noir flottait sur la marmite, et l'échéance du terme pre-nait pour ma chère maman des allures de chemin de croix.
La morte-saison, qui se disait plus simplement la « morte », était alors, dans les classes la-borieuses, un véritable épouvantement. Peu de professions échap-paient à cette fatalité. A La Chapelle, bas faubourg de Montmartre, toute une frange de la population était à l'abri de cette douloureuse incertitude : les employés du chemin de fer, qui constituaient en quelque sorte l'aristocratie de ce petit peuple. La Chapelle était enclavée entre les lignes du chemin de fer du Nord et du chemin de fer de l'Est, aussi, le plus grand nombre des employés de ces réseaux était-il venu se loger presque à pied d'œuvre. Déjà des castes se formaient, les méca-niciens de locomotive tenant le haut du pavé, les chauffeurs se situant très nettement dans une classe inférieure, mais cependant nettement plus enviée que le personnel des ateliers d'entretien. Outre l'avantage d'échapper à la « morte », l'appartenance au chemin de fer ou-vrait, chez les commerçants, des facilités de crédit que les titulaires de métiers saisonniers se voyaient souvent refuser.
Dans les périodes difficiles, alors que la mère de famille n'osait plus affronter les fournis-seurs où une ardoise en souffrance stagnait depuis trop longtemps en dépit de promesses, c'était aux enfants qu'il appartenait de risquer l'affront de se voir refuser un achat même mo-deste. L'argent, dans ce faubourg, était rare, et la société nettement axée vers la non-con-sommation. Dans ces périodes de restrictions, le temps était aux tambouilles économiques, plâtrées de riz ou de pommes de terre, les plus démunis se résignant à se laisser voir achetant au marché de la rue L'Olive des arlequins, dits plus simplement « arlo ». Il s'agissait de des-sertes de grands restaurants où, dans la même assiette, voisinaient, sur fond de jardinière, pinces de homard et ailes de poulet. C'était le temps aussi où, sous un prétexte hygiénique - le cheval n'est jamais tuberculeux -, se multipliaient des boucheries hippophagiques. Les plus pauvres, et il fallait l'être, s'essayaient à cette nouvelle saveur, et j'ai le souvenir d'une hallucinante boucherie chevaline de la rue Riquet affichant sans vergogne « bouillon et bœuf de cheval »...
La coutume voulait que les garçonnets soient, jusqu'à trois ans, habillés en filles, subter-fuge commode pour finir d'user les robes des sœurs déjà grandes. Le port de la première cu-lotte se situait à l'entrée à la maternelle où, par défiance, avait lieu la séparation des sexes. L'anatomie féminine posait alors aux bambins d'insolubles énigmes résolues par l'observa-tion directe. Une petite sœur qu'on langeait, une fillette accroupie dans le ruisseau pour la pissette, dévoilaient vite la petite différence.
C'était encore le temps de l'allaitement maternel. Sans gêne et en tout lieu - squares, tramways, terrasses de café, wagons de chemin de fer - les mamans tiraient de leur corsage un sein rebondi, vivement happé par les lèvres de l'innocent nourrisson ignorant des travaux du professeur Freud. Spectacle quotidien, excluant par sa banalité toute rêverie sur la poitrine du sexe opposé, inconsciemment rangé dans la classe des mammifères nourriciers, près de la chatte, de la lapine et de la vache, en d'autres circonstances observées.
La Chapelle de mes premières années était encore un village, et à l'instar des bourgades de province, le passage d'une automobile dans ses rues y déclenchait une intense émotion, pro-che de la panique. Toute traction était alors animale, et le cheval, le « gail » en langage po-pulaire, tenait la vedette dans le bestiaire parisien : lourds percherons attelés à deux aux flè-ches des fardiers, demi-sang dévolus aux livraisons lapides, trotteurs fringants stoppant dans les brancards des charrettes légères de la laiterie Gervais, fougueux bourdons à la robe noire tirant à quatre la grande échelle rouge des sapeurs-pompiers, gails de réforme terminant pro-saïquement une carrière de monture promise à l'héroïsme, comme cheval de fiacre ou encore d'omnibus. De tout format, de toute robe, les chevaux étaient pour les tout-petits un passion-nant sujet d'observation. Vite, nous apprenions à prendre un prudent recul lorsque quelque charmant bourrin (cheval médiocre), arrêté au trottoir, venait, en cataracte, à soulager sa ves-sie. Plus intrigante demeurait la mise en érection, sous l'effet de quelque rêverie ou du fumet d'une jument de passage, du membre des chevaux entiers, nombreux à être attelés. Fort éloi-gnés de la puberté, et n'ayant pu sur eux-mêmes constater le phénomène, les bambins en étaient réduits aux hypothèses. Les mamans, traînant par la main une miette, et surprises par l'impudique exhibi-tion, pressaient alors le pas, crainte de s'entendre poser d'embarrassantes questions.
Les chiens, dits familièrement « clebs » ou « débards », autre engeance scandaleuse, se chevauchaient gaillardement en pleine rue, au hasard des rencontres, mais paraissaient ne de-voir être un objet de gêne pour les adultes qu'en raison d'un accotement par trop prolongé. In-vectives et casseroles d'eau froide pleuvaient alors vite sur les clébards, victimes de leur trop grande ardeur.
S'il existe des modes chez les possesseurs d'animaux, elle était, en ce début du siècle à La Chapelle, aux perroquets. J'ai le souvenir très vif de celui de notre boucher, banalement bap-tisé « Coco ». Son plumage, où dominaient les verts, et son embonpoint de volatile bien nourri, faisaient honneur à ses maîtres et devaient attirer le chaland curieux d'échanger quel-ques phrases avec l'oiseau. D'aucuns, parmi les clients de la boutique, se flattaient d'être re-connus par Coco et n'auraient à aucun prix acheté leur bidoche (viande) chez un louchébem (boucher) concurrent.
Tous les perroquets ne montraient pas l'urbanité et la tendance au dialogue de l'illustre Coco. Une famille luxembourgeoise, poivrots (ivrogne) solides, créchant au-dessus de chez nous, en possédait un, modèle de discrétion. Il fallait que ces gens, chez qui la contestation, suivie de bruits de vaisselle et de bagarre, sévissait de façon endémique, atteignent un niveau élevé de vociféra-tions, pour que l'oiseau mêle sa voix croassante au concert d'injures et de défis. Une phrase clé semblait décider de son intervention :
- Dis le vieux, où tu l'as mis le gendarme que t'as tué dans ton pays ! lançait le fils à son daron (père).
Et le perroquet excité de clamer inlassablement :
« Salope ! Salope ! Salope ! Salope ! », l'unique mot de son vocabulaire d'oiseau.
Peu de chats dans le quartier, ces félins domestiques étant jugés trop malodorants dans les logements exigus des maisons de rapport pour paumés, et surtout trop coûteux à nourrir, même de bas abats, mou ou rate, qu'en période de disette les ménagères astucieuses parve-naient à rendre comestibles pour les humains. En outre, le matou, indépendant et fugueur, avait une fâcheuse tendance à disparaître sans laisser de traces, sinon dans la marmite des gueux de la zone, ayant, trente ans après le sinistre siège de Paris, conservé dans la tribu la recette de la « gibelotte de minet ».
L'élevage des canaris était surtout pratiqué par les personnes d'âge, de ressources assurées, le ravitaillement des piafs en graines et échaudés se révélant ruineux pour les budgets incer-tains du plus grand nombre. La mère Boutin, notre concierge, disait, parlant des pensionnai-res de sa volière : « Ces dégueulasses, ça mange pareil qu'une vache. »